Ennui
Écrit en solo

L’ennui

Autour, tout bouge encore. Tout s’agite et se débat ; une multitude de reflets sans consistance s’entasse entre les miroirs. J’ouvre la fenêtre et l’air sent la poussière. La ville est une immense pièce abandonnée, couverte de draps blancs sales, dans une maison peuplée de rats et de chauve-souris. L’ennui vibre. Et le monde trompe l’ennui. Le monde tourne, les yeux fermés, jusqu’à vomir sa propre existence.

L’air sent la poussière et l’humidité des journées grisâtres, après l’orage. Le ciel plombé écrase mes yeux au fond de mes orbites. La douleur m’enferme au fond de moi-même, et j’ai froid. J’ai froid d’ennui, de lenteur, j’ai froid parce qu’il n’y a rien d’autre à faire que de se lover sous quelque chose d’à peu près doux, d’à peu près confortable. La morosité ambiante s’infiltre sous mes manches, et les veines de mes poignets gèlent ; je contemple mes mains qui blanchissent et je sens un frisson monter derrière mes épaules, sous mes omoplates, s’infiltrer sous mes cervicales et jusqu’au creux de mes reins. Je n’ai pas envie de bouger, alors je laisse la sensation m’envahir. Il y a quelque chose d’inexorable là-dedans, mais quelque chose à ressentir. Tout est bon à prendre.

J’ai quelques idées, et plein de projets. J’ai quelques tâches à accomplir, aussi, que je ne lancerai jamais. Au bout de mes doigts l’envie se presse, mais aucune énergie ne se propage, ni étincelle ni verbiage ; et je reste en suspens, entre des projets mal formulés, des envies qui se délitent, et des besoins qui me paraissent vains.

J’accepte de flotter, à moitié immergée dans une torpeur liquide, à moitié frigorifiée par l’air autour de moi. J’accepte les vagues, j’accepte l’écume qui parfois me recouvre. J’accepte le temps suspendu, l’ennui, la poussière et les reflets vides de sens.

Je suis assise au milieu d’une pièce vide, qui sent la poussière, et presque sans lumière. Je ne la connais pas ; elle est différente à chaque fois. Mais je sais que cette pièce a des portes qui mènent vers ailleurs. Il ne sert à rien d’errer dans le noir, de se faire mal, de perdre le nord. J’attends, les yeux fermés, à l’intérieur de moi-même. J’attends que le bout de mes doigts se mette à picoter, et que l’énergie se transmette au reste de mon corps. Que tout se connecte. J’attends parce que je sais qu’à un moment, un rai de lumière va apparaître sous une porte ; peut-être même plusieurs. Je n’aurais plus qu’à ouvrir les yeux, me laisser guider jusqu’à elle, et pousser la porte vers la prochaine étape. Je l’ai fait 10, 20, 30 fois déjà.

Dehors, tout bouge encore. Tout s’agite et se débat ; j’entends les coups sourds autour de moi, les rires forcés, le monde qui se débat. A-t-il un jour cessé de se battre ? A-t-il été un jour plus doux, moins cruel, moins froid ?
Pas que je me souvienne. Pas que la mémoire du monde ne se souvienne non plus.

J’ai quelques idées, et quelques projets. À laisser dormir encore, mûrir sur mes étagères, fermenter, se concentrer, s’épaissir, prendre vie. Entre parenthèse ; jusqu’à l’exclamation. Jusqu’à la lumière.

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