,  Écrit ensemble

Solo

La rumeur enfle. Le léger bourdonnement à nos oreilles devient infernal et je te vois tressaillir ; puis la torpeur. Elle est trompeuse ; je me ressers un verre et me trouve une place, ni trop près ni trop loin, pour admirer la pièce à venir. Dans la salle les esprits s’échauffent, les gestes deviennent plus saccadés, et plus personne n’arrive à terminer ses phrases. Des mots que de toute manière, plus personne n’écoute. Au premier acte, il y a toujours cette confusion, comme une armée en déroute sur un champ de bataille et des généraux qui s’invectivent au-dessus d’une carte.

J’attends fébrilement, réprimant à grand peine mon enthousiasme, quand le second acte s’amorce. Tu as posé tes coudes sur la table, le menton dans tes mains ; j’admire cet instant parfait où, lorsque tu poses tes yeux sur chacun·e des convives, l’air vibre et le silence s’invite. J’ai du mal à respirer et ne pas sourire trop largement, alors je trempe mes lèvres dans mon verre, à petites lampées, à petites inspirations. Les voix se calment, et tu prends la parole. Chaque mot est un point de couture qui retrace le fil des minutes précédentes, le démêle et le fixe sur la toile des échanges houleux précédents. Chaque phrase est ciselée pour frapper les esprits. Tu les hypnotises de la voix qui siffle et du regard qui cajole. Et ton auditoire captivé opine du chef, religieusement. J’attends, j’attends en prenant des inspirations plus grandes, sans faire trop de bruit au milieu du silence troublé par ton seul verbe, par ta seule présence qui les écrase. Je me languis du troisième acte ; calée contre le mur, le verre toujours à la main, je tente de repérer l’élément perturbateur. J’attends que tes yeux vifs, rétrécis par l’excitation d’être capitaine à bord, haranguant une foule admirative, croisent ceux qui apportent la tempête.

Ceux-là, peut-être ! Des yeux plus durs, et des bras qui se croisent, ne suffiraient pas à te faire tomber de ton piédestal. Mais le sourcil qui se lève… l’expression narquoise accrochée au coin des lèvres, et tu perds le fil. Je le sens à tes yeux vides, l’espace d’un instant. Le point est loupé, la couture se défile, et tandis que les mots coulent de ta bouche, ton esprit embrumé par l’alcool réalise la profondeur vertigineuse de ton argumentaire – et les fissures béantes qui craquèlent ta démonstration. Tu es au bord du vide, un pied dans l’abîme ; tu dois redresser le cap de ton verbe fermement, mais sans risquer de chavirer, sous l’œil légèrement goguenard de ton silencieux contradicteur. C’est comme un verrou qui saute ; la merveilleuse image que tu as de toi-même explose en une bouillie de pixels multicolores, et tu n’as que quelques secondes à peine pour en créer une nouvelle. Le réussira-tu ? Contre mon mur, le nez dans mon verre, je m’enivre des mots qui chaloupent fastidieusement vers le troisième acte.

Et tu te reprends, une fois encore, avec un demi-sourire. Je peux fermer les yeux, et me laisser bercer par tes derniers mots. Bientôt la magie va s’estomper, les épaules se relâcher, et la torpeur cotonneuse dans laquelle tu as enveloppé ton auditoire va se dissiper. Le brouhaha va reprendre, mais la bataille est terminée ; les esprits sont apaisés.

Nul·le n’a entendu l’hésitation dans tes mains, la presque fausse note, la fragilité de ta fausse sagesse, la minceur de ton réquisitoire. Le décor est miraculeusement toujours en place. Je bois à la merveilleuse illusion que tu es, et à la crédulité des foules abruties par l’alcool. Je lève mon verre pour la beauté du geste, et peut-être un peu, pour celle de tes yeux.

Sur une idée de : Liam, 25.03.2020 : “La presque sagesse des presque enfants”

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