Ex falso sequitur quodlibet
Grimper aux arbres. Regarder le ciel. Inspirer l’odeur de l’herbe après la pluie. Ressentir la rugosité de l’écorce sous ma main, écouter le chant du vent dans les branches implorant la clémence de l’hiver. Me cacher dans les feuillages, frissonner, courir au soleil – en craindre la brûlure et me retirer à nouveau à l’ombre.
L’ombre. Toujours là.
Mes cauchemars ont toujours été peuplés de fuites, de pentes abruptes, de terre qui s’effrite sous mes doigts, de froid et de pluie, d’ombres sans visages sans lumière aucune.
Je ne crains pas la nuit. Je suis terrifiée par cette ombre qui absorbe la lumière.
Je ne sais pas vivre à l’intérieur.
Je peux affronter la pluie, la neige, le vent, la glace à l’extérieur. Pas le froid qui vient entre les murs, s’immisce entre les pierres et teinte tout d’une palette lugubre. Cette ombre-là assourdit les battements de cœur, les révoltes ordinaires, boit tout courage et s’en délecte.
Alors je ne vis pas à l’intérieur. Je deviens vide à force de tourner en rond ; allumer toutes les lumières ne suffit jamais. Je ne sais pas respirer entre quatre murs. L’intérieur est un piège ; une longue attente sans bouger, sans faire un seul bruit, pour ne pas faire tinter la toile. À l’intérieur je n’existe pas – je survis à peine, les mâchoires serrées, le souffle court, les yeux fermés, absorbée par la tristesse qui perle à tous les étages, la peur qui me ronge. Je hais l’illusion du foyer.
J’ai toujours écrit sur la noirceur, le froid, la tristesse, le deuil – l’attente, et la colère.
Je me suis longtemps demandé ce qui ne tournait pas rond chez moi.
Jusqu’à ce que je puisse nommer l’ombre.
Jusqu’à ce que je comprenne que cette ombre n’était pas moi.
Soudain, tout faisait sens.
L’ombre, c’est celle de l’emprise, de la présence qui aspire tout sourire, toute joie, toute émotion. Celle qui utilisera chaque réaction, chaque geste spontané pour l’utiliser plus tard. L’ombre calculatrice, dénuée de tout scrupule, celle avec laquelle je suis enfermée entre quatre murs. Elle me vide de toute énergie, épie le moindre de mes gestes.
Alors je rapetisse. Je me fais minuscule, silencieuse. Je ne veux pas faire bouger la toile, risquer d’être vue, d’attirer son attention, ou lui laisser la moindre miette. Je ne veux pas être utilisée. Et pour cela, je ne dois pas exister.
À l’extérieur, elle est solaire. Comme si elle avait absorbée suffisamment de l’énergie des autres pour briller. La mienne en fait partie, quand je me traîne, mutique, regard baissé, tristesse en bandoulière. La peine est ma cape d’invisibilité. Sa lumière est fausse, si fausse, si laide – et pourtant personne, pas une seule personne ne semble s’en rendre compte. Alors pourquoi dire, comment expliquer ? Pourquoi perdre le peu d’énergie que j’ai à tenter de convaincre ? Ma voix ne compte pas. Alors je n’essaye même pas. La toile est trop bien tissée, trop proche, trop dense.
La nuit j’admire les étoiles par la fenêtre, le jour j’attends le passage de la petite voiture rouge, seule présence joyeuse entre les arbres qui m’enserrent. Mon regard ne s’attarde que sur les vues des fenêtres, ces petites vues ridiculement courtes, vite arrêtées par les branches, la terre, les racines.
J’ai envie de hurler, mais je ne le dois pas.
J’ai envie de pleurer, mais il ne le faut pas.
J’ai envie de partir – alors je marche. Je marche toujours. Je pars dès que je peux. Et en moi germe l’errance, le déracinement, les amarres qu’on offre aux voisins de ponton car on sait qu’on ne reviendra pas – les souvenirs auxquels on ne s’accroche plus.
Partir c’est respirer, commencer à exister, mais ça ne suffit pas. La tristesse et la peur sont devenues mes habits de tous les jours. Jusqu’à ce que je comprenne que ce sont des vêtements – et pas ma propre peau. Que l’ombre me poursuit, mais que ce n’est pas mon incarnation.
Jusqu’à ce que je comprenne que je suis toujours là-bas pourtant, piégée entre quatre murs, engourdie par le silence. Indigne d’intérêt, d’affection, de sourire.
Jusqu’à ce que je comprenne que je suis toujours un peu là-bas, terrorisée à l’idée de mourir dans l’ombre, sans que personne ne m’ait jamais vue.
Ex falso sequitur quodlibet – « Du faux découle ce que l’on veut. »
Jusqu’à ce que je réalise que quelqu’un m’avait offert un prénom à porter, un soutien sans faille, un autre regard sur moi-même. Et que ces souvenirs-là n’étaient pas faux.
Qu’ils comptaient plus que tout.
Et que l’ombre n’était là que pour tracer les contours de la lumière, en restant à sa place : dans un coin, en silence, et dans l’oubli.
Et lux in tenebris lucet.


